mardi 12 octobre 2010

Attention! Deux messages aujourd'hui!

Jour de Thanksgiving

Traditionnellement, Thanksgiving était célébré afin de remercier Dieu pour l'abondance des moissons. Ludo et moi sommes loin d'être des agriculteurs aguerris, mais l'opulence de nos récoltes de l'année nous incite à rendre grâce à notre tour. En fait, il serait fort ingrat de notre part de passer outre cette tradition puisque nous avons été très privilégiés cette année.


L'idée de célébrer l'Action de Grâce plaisait bien à Ludovic. Nous partagerions un souper agréable avec nos nouveaux amis français, Jean-Bruno et Corinne. Or, quand j'ai poussé la réflexion un tantinet plus loin, là c'était une toute autre histoire. En effet, quand je lui ai demandé ce pour quoi il rendrerait grâce cette année, il a levé les yeux, cessé d'essuyer la vaisselle et, le regard vide, oui, vide serait le bon terme, il m'a répondu : "Euh... l'adoption-là, la force d'avoir terminé les rénos pis... tes beaux yeux". Bon, j'ai vite compris que je ne pourrais pas m'appuyer sur ses grâces pour compléter le blog d'aujourd'hui. Mais en fait, à quoi suis-je reconnaissante ?

Il m'arrive fréquemment de remercier les gens pour un geste posé, une parole bienfaisante ou tout simplement de leur présence dans ma vie. Néanmoins, j'ai souvent l'impression que le mot merci ne traduit pas toujours avec justesse la reconnaissance que je ressens réellement. Je remercie un étranger qui me tient la porte et ce même mot, je l'utilise pour remercier cet homme, ce travailleur de l'ombre qui prend soin des petites jambes de ma fille chaque jour depuis si longtemps. Mais ce mot peut-il vraiment transmettre une reconnaissance à différents égards ? J'en doute parfois, non pas que je ne remercie pas les gens autour de moi, mais bien parce que je me considère si choyée par la vie que je crains de sombrer dans l'ingratitude ou de ne pas être en mesure de transmettre l'ampleur de ma reconnaissance sans tomber dans l'exagération. Bref, mon rapport avec la reconnaissance se veut imparfait et quelquefois insatisfaisant. 


Outre la reconnaissance pure et accessible, il y a aussi cette reconnaissance que j'estime noble, celle pour les événements et les gens qui nous enquiquinent l’existence. Un jour, quelqu'un m'a partagé un sage conseil qui me suit depuis : quand quelqu'un te fait du mal, donne-lui de la grâce ; réponds par de la gentillesse en signe de reconnaissance parce qu'il t'amène à grandir et à découvrir une force en toi. Bon, j'avoue que j'y travaille, mais ce type de reconnaissance exige une sérénité d'esprit que je ne détiens pas d'emblée. C'est souvent avec un peu de recul que je parviens à cerner l'aspect positif d'une situation et, du coup, d'en être reconnaissante. 

Bon, eh bien, tout ça me ramène à ma question de départ : à quoi puis-je bien rendre grâce cette année... J'ai tenté de dresser une liste non-exhaustive de mes grâces ; liste à laquelle j'ai tenté d'ajouter quelques reconnaissances "nobles".  

Je suis reconnaissante à la Vie pour...
  • mes deux nouveaux trésors ; mon Émilie Jolie et mon petit roi Arthur ; ces boules d'énergie qui m'ont acceptée comme maman et qui me comblent de bonheur ;
  • mon mari, mon meilleur ami, cet homme si fort, si généreux et si drôle qui enjolive ma vie ; celui qui, quand la tempête gronde, reste droit, courageux et aimant ; celui qui, j'en suis fière, est maintenant le père de mes enfants, un père que j'admire jour après jour ;
  • ma famille et ma belle-famille, toujours présentes, toujours aimantes, celles sur qui je peux compter en tout temps, qui me soutiennent dans mes projets les plus fous ; ma famille, cet oasis où je peux me ressourcer, rire, pleurer, pester, être vraie et être aimée quand même (Linda, vous faites partie de cette catégorie); 
  • cette nouvelle maison remplie de "potentiel", de défis, d'impromptus et de rêves ; ces rénovations qui ont su solidifier notre couple et greffer de merveilleux souvenirs à notre histoire d'amour ;
  • ma piscine et mes nouveaux tuyaux d'égoûts qui me permettront de laisser libre cour à ma passion de jardiner ;
  • Richard, ce collègue, cet ami, ce mentor qui a su voir en moi ce qui n'avait pas encore mûri et qui, avec patience et doigté, a toujours su être présent ;
  • le privilège d'exercer un métier qui me passionne et, surtout, de pouvoir partager cette passion ;
  • ces amitiés qui égaient ma vie : ces rencontres autour d'une bonne tablée, ces rires partagés, ces oreilles tendues pour écouter, ces épaules sur qui je peux pleurer et cette chance de savoir que vous me faites une place dans votre vie.
Pour tout cela, du fin fond de mon Lugansk grisailleux, je rends grâce... Je réalise que je suis choyée, bien entourée, aimée et chanceuse. Ma vie est belle, malgré ses imperfections... et je ne peux qu'en être reconnaissante.

Chantal
Avez-vous vu l'ours... nous avons contenté J-B
en lui passant notre ours canadien pour la soirée
(voir le message de Ludo)



Quatre jours en quelques étapes

Lundi, 23h09, Lugansk, quelque part en Ukraine
Bonsoir,

Il y a déjà quatre jours que nous ne vous avons pas donné de nouvelles. Nous avons beaucoup ET pas beaucoup à dire. Le train-train quotidien s'est installé, mais il y a quand même certains événements intéressants qui méritent d'être soulignés. Les voici sous forme de liste, probablement en ordre chronologique:


 

Un ordi sur Skype, l'autre sur le match!

1- On est fan ou on ne l'est pas! Dans la nuit de jeudi à vendredi, j'ai eu l'immense plaisir de regarder le match des Canadiens avec la famille Grégoire. Merci à Megan pour la première période, à Jeremy pour la seconde, à Linda pour sa patience pour les essais d'installation de 18h45 à presque 19h30 (heure du Québec) et à Paul pour sa tenue d'occasion! Désolé...Vous n'aurez pas plus de détails à ce sujet! J'ai passé un très bon moment même si le Tricolore a perdu.







2.1- Il y a quelques jours, lors de l'événement «Émilie-a-mis-Vlad-en-rogne-mais-finalement-c'était-pas-ça-elle-ne-faisait-que-pleurer-pensant-que-nous-ne-viendrions-pas-ce-matin-là», Vlad, par l'entremise du téléphone et de Valentina, nous a annoncé qu'il commencerait à prendre ses distances et qu'il disparaîtrait dorénavant tout de suite après les exercices matinaux, afin que ce soit plus facile pour nous, pour Émilie et aussi pour lui. Nous avions compris alors, comme nous le pensions, qu'il était lui aussi attaché à la petite. Il ne voulait pas que l'on pense qu'il nous boudait. Derrière son armure de physiothérapeute rigide et demandant, nous savions très bien que se cachait un homme au coeur tendre.

2.2- Vendredi matin, nous étions dans la petite salle, celle où Émilie fait ses exercices tous les jours. Nous étions tous les quatre. Le petit-fils de la directrice, Richard, venait à l'occasion faire son tour dans la salle, car lui et Émilie s'entendent très bien. Chaque fois qu'il apparaissait, il y avait Vlad qui suivait... Je crois que sa tâche ce matin-là était de garder Richard...À un moment donné, Vlad est devenu l'homme qui se cache derrière Vlad... Les deux enfants étaient dans la piscine à balles et Vlad a commencé à leur en lancer. En quelques secondes, la guerre était déclarée et des balles de couleurs allaient et venaient dans tous les sens. Vlad, le professionnel sérieux, avait enfin une faille, pour moi une sorte d'hommage à la petite, comme pour lui dire au revoir. La bataille a duré plus de cinq minutes, durant lesquelles toute douleur ne comptait pas, incluant celle provoquée par le contact des balles et des pinces dans les cheveux d'Émilie! C'était la guerre, c'est tout. Les enfants contre les adultes, Arthur regardant tout cela se dérouler sans broncher. J'ai adoré ce moment parce que le contact passait enfin avec Vlad, pas par des paroles, mais, encore mieux, par un geste que j'ai, peut-être à tort, trouvé symbolique.

3- Samedi, Arthur est venu un peu plus vers moi. Ça fait du bien! Quelques danses loufoques, de la jonglerie, et le tour était joué!

4- En repartant de l'orphelinat (le matin), nous avons essayé un nouvel autobus, le 107. Nous croyions qu'il nous mènerait au même coin de rue que le 117 et le 151... Vous comprenez déjà par cette phrase que nous n'avions pas raison! Nous avons marché près de deux kilomètres pour rejoindre le point voulu. Nous sommes ensuite allés montrer le marché extérieur au couple de cousins. J'aime ce qui se passe: quand nous sommes arrivés à Lugansk, nous avons découvert la ville avec Lucie et Thomas, un autre couple d'adoptants québécois présents depuis une semaine. Ils ont maintenant quitté la ville, et c'est notre tour de faire découvrir certaines choses aux autres. Nous sommes, en quelque sorte, leurs guides. Lors d'un repas un peu modeste mais combien agréable dans une cafétéria (place où l'on peut pointer ce que l'on veut manger sans avoir à dire un mot!), j'ai grandement déçu notre nouvel ami Jean-Bruno. Il nous disait combien il était désapointé de ne jamais, en deux voyages au Canada, avoir vu un ours... Je lui ai répondu qu'en trente-trois ans de vie, je n'en avais pas vu non plus! Vous auriez dû voir sa gueule! Désolé J-B, il fallait que j'en parle! Après avoir pris le café et le dessert dans notre petit café simili français (Melange), nous avons repris immédiatement l'autobus. Grosse journée!

Monument quelconque (Lenin, nous croyons) pris en photo
lors de notre détour avec l'autobus 107
4- Durant la session de l'après-midi, Phil, l'Américain, avait amené son ordinateur avec une connection internet par ondes cellulaires. À coups de dix secondes, nous avons pu prouver à mes parents que nous étions vraiment en train d'adopter: ils ont vu des enfants vivants, des enfants qui bougent, une petite fille qui répète les mots entendus de la bouche de son futur-père: «Bonjour! Allô! Allô! Bonjour! Ça va bien?...» Très court mais quand même satisfaisant!

5- Samedi soir, c'était l'arrivée des renforts. Nous sommes allés chercher Louiselle à l'aéroport de Lugansk, situé à vingt minutes du centre de la ville. Cet aéroport fait le lien entre Kiev et Lugansk et entre Lugansk et Moscou. Vers 22h10, Bab (babouchka), apparaissait. Après deux photos de bienvenue, je me suis fait attaqué par une douanière en crise. Elle m'a tabassé et a détruit devant une foule en délire la carte-mémoire de la caméra. Bon, d'accord! J'exagère! Une dame m'a simplement fait comprendre d'arrêter. Louiselle est vivante! La turbulence de Montréal à Zurich a épargné sa vie!


6- De retour à l'appartement, un peu avant 23h00, je n'avais pas encore soupé. Le four pour Louiselle et moi, la bouilloire pour son thé, le chauffage d'appoint dans notre chambre...Ça saute. Plus de four, plus d'éclairage dans la chambre, plus de frigo, plus de chauffage dans la chambre. Résultat: frigo déplacé dans le couloir et branché dans la toilette, on gèle de nouveau durant la nuit. Ça s'est réglé en deux jours, entre deux remontrance comme quoi on chauffe trop et que c'est pour ça que ça a sauté. En Ukraine, si quelque chose ne fonctionne plus dans un appartement, c'est automatiquement la faute du locataire étranger! Lucie est aussi là pour confirmer.



7- Je laisse à ma belle-maman le soin de vous raconter ses rencontres avec les enfants. De notre côté, nous étions excités et émus de lui présenter nos trésors.

8- Dimanche soir, nous avons été invités à souper chez les Français. Ça a été une soirée très agréable. Nous en avons profité pour dire au revoir à Phil, qui quitte Lugansk demain matin (mardi) pour Kiev avec sa petite Lisa.






Arthur, 28 mois. Activité préférée: manger

Intense séance de cutex initiée par Bab lors de sa première
rencontre avec les enfants

Même moi, j'y ai participé...

Prout-prout sur la bédaine!

Louiselle et Arthur dimanche après-midi

Pas le droit de cochons dans les autobus, selon ce que nous comprenons...

Fait irréel: nous partons de l'orphelinat en autobus: huit passagés,
sept francophones et un anglo! Le bus nous appartient!


9- Aujourd'hui, la journée avec les enfants s'est très bien déroulée. Nous nous attachons de plus en plus à eux. Notre coup de coeur va à Émilie. Selon la routine de fin de séance, nous allons reconduire Arthur en premier. Nous essayons de rapprocher les enfants l'un de l'autre. Nous proposons toujours à Arthur de faire un câlin à sa soeur avant de disparaître derrière la porte de son local. Ce soir, après un premier câlin, Émilie a redemandé à son frère de s'approcher et lui en a fait un autre... On sent que quelque chose se passe dans sa tête et c'est très beau. C'est aussi bien spécial de constater à quel point elle comprend tout ce que nous lui disons, malgré la flagrante barrière de la langue.

10- Bon souper à la «maison» avec le couple français: patates pilées et poulet de Lugansk (qui remplaçait la dinde!».

Voilà! Pour de plus amples informations sur la journée de lundi et pour des réflexions plus brillantes, référez-vous au message ci-haut intitulé «Jour de Thanks Giving».

Bonne soirée à toutes et tous!

Ludo


jeudi 7 octobre 2010

Bonjour Toutes et Tous,

Vous attendez depuis presque vingt-quatre heures pour avoir le dénouement de l'histoire de la petite qui a mal commencé sa journée. Et bien voilà:quand nous sommes arrivés à l'orphelinat ce matin, nous nous sommes fait dire «Vlad» avec un doigt qui pointait vers le haut. Nous sommes montés à la salle d'exercices où Émilie et Vlad venaient de terminer leur séance. J'ai appelé Valentina pour qu'elle parle à Vlad afin de découvrir ce que la petite peste avait bien pu faire la veille à la même heure. Vlad prend le téléphone et voici la conversation:«rklrnkjnsffhiudvhosrbit djbjkehbtjvb vselkjhtt itslubow wriubtokjd dhbwoyshe flfoeiubfeplkef (pause: il écoute) weiurbsldnf velrjkhlwer vlkw;lejlw lwqjelwkej sl.alksndff (pause: il écoute) lqweirunkerhvkj (nous, nous lui sourions parce qu'il sourit au téléphone) kjurybvkseaeh akjhkws,wshbksa weuhybckerhr aejrhkaehbkfj.» Je reprends le téléphone pour entendre Valentina qu'Émilie pleurait parce que nous ne nous étions pas présentés à la salle ce matin-là et que, rendue en bas, nous n'étions pas là non plus! Elle pensait que nous ne viendrions pas. Vlad n'était donc pas du tout fâché la veille. N'est-ce pas beau comme dénouement? N'est-ce pas inattendu? N'est-ce pas là la meilleure raison de pleurer? C'est le coeur gros mais léger que nous avons regardé Émilie et l'avons pris dans nos bras. C'était le scénario parfait! Voilà pour le suspense...

Le reste de la journée s'est bien passé. Les dames qui s'occupent d'Arthur nous ont par contre demandé de ne le garder avec nous que trente minutes, matin et après-midi, parce qu'il est malade et ne veulent pas qu'il se fatigue. C'est un tantinet ironique parce qu'avec nous, hier, il a regardé des livres, empilé des beignes en plastique de différentes grosseurs et écouté un bout de film. Avec son groupe d'environ douze enfants, il marche, se chicane et joue sans arrêt... On ne s'obstine pas avec une nanny! Après les trente minutes règlementaires, nous sommes sortis avec Émilie pour bouger un peu plus. Elle en a bien besoin! Elle est tombée dans les Duracell quand elle était petite. Et pas les rechargeables qu'il faut jeter après quelques utilisations!

Alors voilà. Une journée toute simple, toute douce. Il n'est que 21h05, mais je dois bien vite aller me coucher car je me lève à 1h40 pour regarder le premier match de la saison régulière des Canadiens! Écraseront-ils les maudits Toronto? C'est un suspense presque aussi poignant que celui d'hier matin!

Bonne soirée! Je vous laisse sur quelques clichés.

Ludo



En approchant de l'orphelinat, cet après-midi, une vache se
trouvait sur notre chemin. J'ai demandé à la dame si je pouvais
la photographier. Un grand sourire en guise de réponse, elle
s'est même jointe à sa bête pour l'une des photos!

Papa fait des niaiseries avec Padounka

On joue ici aux pieds qui puent!

mercredi 6 octobre 2010

Cocoon 2


Ça y est, nous l'avons eu notre moment de cocooning en famille. Le rhume de Arthur aidant, nous sommes demeurés à l'intérieur aujourd'hui et nous en avons profité pour passer du temps collés collés. Ce matin, nous avons fait la lecture aux petits. Avec le même livre russe, Ludo et moi avons su captiver Émilie en lui racontant une histoire bien différente. (Je, Ludo, prends le relais pour terminer ce message) La dernière phrase de Chantal est complètement fausse: mon histoire ne l'a absolument pas captivée, de sorte que j'ai dû arrêter alors que le petit Jésus n'était même pas né! Tu es trop gentille, ma Cocotte! Il ne faut pas me ménager comme ça! Bon! Réglé pour les mensonges! Nous avons effectivement eu notre journée relaxe avec les enfants. TRÈS relaxe pour Arthur... Le pauvre «morve», tousse «creux» et fait de la fièvre. En après-midi, nous avons essayé le cinéma. J'ai apporté mon ordinateur et avons tenté de regarder un film (Madagascar). Ça s'est avéré être un beau moment, alors que nous étions accompagnés des autres adoptants et de leurs enfants. Il y avait donc devant l'écran deux Québécois, deux cousins Français, un Américain et quatre enfants Ukrainiens. Un beau mélange! La projection s'est arrêtée après seulement vingt minutes... Je peux comprendre les enfants: à Kiev, j'ai tenté l'expérience de regarder la télévision en russe... J'ai flanché bien avant vingt minutes! MÂlâdièts les enfants! Bravo!

Arthur et Chantal regardent l'album de famille.
Remarquez cet enfant plein de vie!

Émilie, juste avant de ne plus être captivée. Se grattant la tête,
elle se demande déjà où je m'en vais avec mes niaiseries!















Une belle journée, certes, mais qui a drôlement commencé. Durant la semaine, lorsque nous arrivons le matin, nous nous rendons en premier dans le secteur d'Émilie: une porte qui donne sur un petit local qui ne sert à rien, une autre porte, celle-ci toujours ouverte, qui mème au couloir où il y a toutes les chambres. Ces dernières sont à droite et leurs murs sont en vitre à partir de la moitié jusqu'au plafond. Habituellement, nous nous rendons à cet endroit pour nous faire dire:«Vlad», avec un signe vers le haut qui nous fait comprendre, intelligents que nous sommes, qu'Émilie est avec Vlad en haut en train de faire ses exercices matinaux. À l'occasion, la petite est déjà descendue et vaque à ses occupations (?). Il est aussi arrivé, tel que mentionné dans un ou deux messages précédents, qu'elle soit dans le corridor à se promener avec Padounka, sa marchette. Ce matin, un tout autre genre de scénario. En s'engageant dans le corridor, nous apercevons Vlad, les bras croisés, l'air fâché, qui fixe la petite à travers la fenêtre. La porte de la chambre est fermée. Nous nous approchons. Émilie, toujours toute souriante à ce moment, viens de finir de pleurer. Elle a les yeux rouges et nous regarde avec un visage triste, défait. Je crois qu'elle aurait aimé que nous n'arrivions pas à ce moment. Vlad, que nous adorons, nous regarde, sachant très bien qu'il ne peut pas nous expliquer la situation. Nous avons tout de même, je crois, réussi à lui faire comprendre que nous étions de son côté, que nous ne remettions pas en doute son autorité et ce qui en a découlé. Il nous a demandé si Valentina, notre interprète, était là. Il semblait vraiment tenir à ce que l'on sache ce qui s'était passé. «Kiev», a été notre réponse. Nous aurions aussi beaucoup aimé savoir, mais nous n'avions pas notre cellulaire pour communiquer avec Valentina. Nous avons déjà vu Émilie pleurer parce que nous la ramenions pour le dîner ou le souper, ou parce qu'elle était contrariée dans une stucture de jeux à l'extérieur, mais jamais une ambiance si lourde n'avait plané comme ça. Et elle planait plus bas qu'un rapace. Nous sentions la pression sur ses épaules. Et la tristesse qu'elle portait de nous voir la voir. Ayant déjà à quelques reprises assisté à la séance de massage et d'exercices, nous savons qu'Émilie est généralement très disciplinée et travaillante.Vlad est rigoureux, très rigoureux, mais il est aussi trèsjuste et patient. Nous avons donc hâte, non, très hâte de savoir ce qu'elle a pu faire pour le mettre dans un état pareil. Nous nous coucherons sans savoir, mais c'est armé de notre cellulaire que nous présenterons à l'orphelinat demain matin!

Voilà! Il se fait tard ici. Chantal dors depuis déjà une heure, à moins que les Ukrainiens qui font la fête dehors n'aient chanté assez fort pour la réveiller!

Bonne soirée!

Ludo (et Chantal pour les premières lignes)

lundi 4 octobre 2010

Que justice soit faite !

Lundi 4 octobre

Il est sept heures. Je me lève. Je tremble quelque peu. Est-ce l'air glacial de l'appartement ou la peur qui me fait tressailler ? Je saute dans la douche. L'eau chaude me calme légèrement. Et si... et si quelque chose tournait carré. Je plonge la tête sous l'eau. Le choc de l'eau brûlante causée par la chasse d'eau que j'entends au loin me change les idées. Ensuite, chacun de mes gestes quotidiens sont exécutés machinalement. Petit pépin en vue : le gris de mes collants ne s'agencent pas harmonieusement avec ma nouvelle robe. Soupir de soulagement, j'en ai une autre paire. J'enfile nerveusement ma robe, mon regard se pose sur la silhouette dans le miroir. Ça devrait aller. Si mon corps cesse de trembler, ça devrait aller. Ludovic tente quelques blagues. À ma réaction, il comprend qu'il est périlleux de s'aventurer sur cette voie. Il se tient loin. Silencieux, il repasse lui-même sa chemise.

Premier arrêt à l'orphelinat. Une petite heure passée avec les enfants m'apaise un peu. À notre départ, Émilie pleure. J'aurais tant envie de lui expliquer qu'il reste peu de temps avant que nous ne soyions plus séparés. Si peu de temps avant qu'elle ne soit plus orpheline. Maman doit te quitter pour ne plus jamais te quitter ensuite. Mais mes mots me manquent en russe pour expliquer tout ça. Je me contente alors d'un bisou, mais elle se referme. Le temps presse. Je quitte.

Arrivée au palais de justice, je tremble, encore. Mais cette fois, c'est le froid qui perce ma peau. Nous devons attendre à l'extérieur que tous soient arrivés. Les minutes s'écoulent et le temps me paraît une éternité soumise à ce froid insoutenable. Le dernier taxi arrive. Nous montons tous à l'étage, là où nous attendrons d'être appelés dans la salle d'audience. J'attends. Je me répète le texte que je devrai dire au juge. Nous l'avons mis au point avec Valentina hier, revu ce matin en sa compagnie et noté sur un bout de papier. "Nous vous demandons d'autoriser l'adoption..." Après quelques répétitions, je me dis que ça va. Je saurai faire face. J'ai imaginé la salle d'audience. J'ai tout visualisé. Tout ira bien.

Une grand femme blonde passe dans le corridor. Elle disparaît derrière la porte numéro 1. Je tente d'agencer chacune des lettres... je crois que j'y lis "préliminaires". J'entends sa voix ; une voix décidée, afirmative, ce doit être un patron ici dans la boîte. La voix se tait. La porte s'ouvre. C'est notre tour. J'inspire. Je me lève. J'ai mon papier à la main. Je suis la foule. Je passe la porte 1. Les gens se dirigent à droite. J'entre dans la salle numéro 5. Je suis surprise. Je freine. Ce n'est pas une salle d'audience. Je me trouve dans un minuscule bureau. Nous devons tous nous corder dans si peu d'espace. Il y a l'interprète, la représentante de la mairie, la juriste de l'orphelinat, deux représentants de l'organisme de tutelle, la secrétaire, le représentant du procureur, Ludovic et moi. Je suis prise entre le mur et le dossier du représentant du procureur. Une fois assise, je lève la tête et je la vois. La grande femme blonde, assise derrière un grand bureau. Elle semble confortablement installée. Elle dispose d'assez d'espace pour bien bouger. La scène est assez ironique : elle est seule, elle occupe la plus grande partie de cette minuscule pièce, nous sommes neuf, nous sommes entassés genoux contre genoux. Et ça commence.

Chacun se lève, se nomme, se présente. Valentina s'engage solennellement à traduire la session dans son entièreté. C'est mon tour. Je respire. Je me nomme. Je me présente. J'indique mon employeur. La juge me demande le nom de l'école où je travaille. Je bafouille. Je ne sais plus. J'y ai mis les pieds une seule fois cette année. Je regarde Ludovic. De mes yeux, j'implore sa mémoire. Il hoche la tête. Lui non plus ne sait pas. Ça commence par un M... Mgr-Forget! Ouf! C'est la fête dans ma tête. Je me rassois. C'est à Ludovic. Je sens sa voix trembler. Je suis si nerveuse et dans ces moments-là, je sais ce qui m'attend : un fou rire incontrôlable. Je le sens monter en dedans. Je me mords la lèvre. Ce n'est pas le temps. Je fixe devant moi et je le sens redescendre.

La juge ouvre la session et elle commence à présenter les documents. Son débit est si rapide. J'ai alors une pensée pour Valentina. Comment fera-t-elle pour tout traduire ?  Peut-être aurait-elle dû prendre un deuxième café... Mes yeux sont fixés sur la juge ; mes oreilles sur les propos de Valentina. Tout va si vite. La juge a des questions à nous poser. Qui se lèvera pour répondre en premier ? Ludovic me regarde. D'accord j'y vais en premier. Pourquoi vouloir adopter ? Ah non, c'est Ludovic qui avait préparé cette réponse. Je lui explique brièvement les raisons que je me rappelle avoir échangées avec lui. Elle me fait signe de me rassoir. Il n'y aura finalement pas de deuxième. Le blabla législatif reprend de plus bel. Mon nez pique. Il coule. Devrais-je me moucher ou serait-ce mal vu ? J'attends un peu, mais non, il faut que je pallie à la situation. Je me mouche aussi discrètement que je puis le faire entassée auprès de neuf personnes.

On doit se lever à nouveau. La juge nous demande de répéter notre demande officielle à la cour. Valentina me regarde. Je comprends que c'est le temps de réciter mon texte. Blanc. C'est tout blanc dans mon esprit. Je... je... j'empoigne mon papier, je m'excuse, je lis le début. Ça me revient. Je lève les yeux et je vois un léger sourire se former sur le visage de la juge. Je reprends mes esprits et je me lance. "Nous vous demandons d'autoriser l'adoption des mineurs Chij Anastasia et Chij Russlan par nous, Boutet Chantal et... et...je ne me rappelle plus du nom de mon mari... Valentina prend la relève. Elle traduit et elle ajoute au bout de sa traduction "... et Paré Ludovic", un petit sourire en coin. La juge n'y a vu que du feu. Je reprends alors mon texte que je défile dans son entièreté. Valentina traduit au fur et à mesure. J'ai terminé. Je respire. La juge demande à Ludovic, silencieux jusque là, s'il soutient la demande de sa femme. "Oui, oui, oui, bien sûr". On se rassoit. La représentante de la mairie prend la parole. Elle acquiesce à notre demande. C'est au tour de la juriste de l'orphelinat. Au nom de l'orphelinat, elle aussi donne son accord. Personne ne s'objecte.

Et c'est la lecture du jugement. "Nous satisfaisons à la demande de Boutet Chantal et de Paré Ludovic et nous les enregistrons en tant que parents de Émilie Anastasia Paré et de Arthur Russlan Paré" et ça continue. J'entends le nom des enfants et pour chacun, les mots "mère : Boutet, Chantal" et "père : Paré Ludovic". Ce sera les nouvelles indications sur le registre de naissance. Mes lèvres tremblent. Mes yeux se remplissent d'eau. Je ravale. Je dois être forte. Je pleurerai ma joie plus tard. La juge nous félicite, nous remercie et la pièce se vide. C'est terminé. 

Je flotte. Les mots "mère : Boutet Chantal" emplissent mon esprit. Pendant que j'attends dans le corridor, un homme menotté passe devant moi, encadré par deux policiers. Les suit, une femme tenant un couteau de chasse pointé vers le bas. Est-ce l'arme du crime? Mais mon esprit est trop occupé pour l'instant pour me lancer dans un quelconque égarement où je tenterais de m'imaginer, à l'aide de mes quelques indices, l'histoire de l'homme et de son couteau. Je reprends mes rêveries. Je savoure le moment.

Encore dix jours, seulement dix jours et le jugement entrera en vigueur... dix jours et ces enfants ne seront plus orphelins, dix jours et je serai enfin maman pour vrai. 

vendredi 1 octobre 2010

Quand une journée de pluie invite au cocooning

Ludo et moi apprécions l'art : de l'abstrait au figuratif, de la peinture à la confection de bois, nous apprécions les après-midis passés à contempler différentes oeuvres créées par des mains bien plus talentueuses que les nôtres. L'un des seuls arts que nous pratiquons avec habileté est celui du cocooning. Cet art de la détente, de prendre soin de soi dans un environnement réconfortant, douillet et chaud, de faire fi de tous nos problèmes et de se laisser porter. Cet art, nous le maîtrisons relativement bien.

En se levant ce matin, nous avons réalisé qu'il y avait déjà un moment que nous ne nous étions pas laissés aller à nos élans artistiques. Nous nous sommes rappelés la recette du parfait cocooning : "un doigt de narcissisme, un autre d’égocentrisme, une dose d’indulgence envers soi-même, une larme de paresse lentement savourée, et enfin une grande mesure d’évasion".

En y regardant bien, nous avons réalisé que nous disposions de tous ces ingrédients et que la journée était parfaitement bien choisie pour faire un brin de cocooning. C'est que nous sommes ensevelis sous la pluie depuis quelques jours. Les journées pluvieuses s'accumulent tout autant que l'eau dans les rues de Lugansk. Et, ce matin, à notre réveil, la température avait considérablement chuté. Il ne nous fallait pas plus d'arguments : aujourd'hui, ce serait jour de cocooning à Lugansk.

Cocooning en famille, bien entendu... Nous avons eu de doux moments avec les enfants au début de l'avant-midi. Ils étaient souriants et le rythme de nos échanges étaient tendres et calmes. Notre moment de détente en famille a toutefois été quelque peu chamboulé par l'arrivée de deux nouveaux couples, l'un français, l'autre chilien, qui débutent tout juste leur processus d'adoption à notre orphelinat. 

En dépit du fait que ce sont deux couples fort sympathiques, notre expérience de ce matin nous a tout de même laissés perplexe puisque nous avons réalisé que le degré d'attachement de nos enfants était encore relativement indifférencié. Ainsi, ils ne démontraient aucune résistance au contact de ces "étrangers": ils échangeaient avec eux, s'en approchaient sans crainte et, Arthur ne venait même plus vers moi quand je l'appelais. Il demeurait près de la maman chilienne. Bref, c'est avec un léger pincement au coeur que nous avons quitté l'orphelinat en fin d'avant-midi. Nous nous sommes vite remis de nos émotions, puisque nous sommes conscients que ce lien requiert du temps et de la patience afin de se solidifier. Et, pour ce qui est du cocooning en famille, ce n'est que partie remise. Nous sommes assurés que la météo saura nous réserver quelques journées froides à notre retour au Québec et qu'ainsi nous pourrons peaufiner notre art en famille.

En dépit de cet échec, nous n'avions pas perdu espoir... nous allions cocooner aujourd'hui. Peut-être pas en famille, mais en couple au moins. Et, tout bon cocooning s'accompagnant de plats réconfortants, cuisinés dans le bien-être de son chez soi, nous allions nous en remettre à la nourriture pour se réconforter. Le frigo étant vide, il nous était impératif d'affronter le mauvais temps question d'aller chercher quelques provisions. C'est sous la pluie que nous avons arpenté un petit marché et, finalement, gelés jusqu'aux os, nous avons décidé de rentrer dans l'épicerie "commerciale". Nous reviendrons faire des achats du terroir quand le soleil se pointera le bout du nez.Cette aventure sous la pluie nous a doublement convaincu du bien-fondé de notre entreprise matinale : demeurer dans le confort de son chez soi... 

Donc, revenons à la nourriture. Nous croyons que le plat par excellence du cocooning, c'est le fameux jambon au sirop d'érable de Ludo ; un jambon longuement mijoté sur le poêle à bois qui réchauffe, du même coup, la maisonnée. De l'art sucré ! Bon, n'ayant ni jambon, ni poêle à bois, nous avons opté pour le second plat jugé le plus réconfortant et le plus accessible en ce moment : du spaghetti. C'est donc dans cet esprit que nous avons concocté, cet après-midi, une bonne sauce à spaghetti... nous hésitons quelque peu avec le mot "bonne"... celui-ci n'étant peut-être pas le mot approprié, puisque j'ai mal décodé l'étiquette du pot de sauce qui devait constituer ma base... j'ai acheté trois énormes pots de pâte tomate... c'est légèrement plus amer que ce que je prévoyais... Mais bon, nous avons tenté, tant bien que mal, de pallier cette erreur, mais nous ne connaissons pas le résultat ultime. On verra ce soir... 

Bon, nos expériences de cocooning étant tombées à plat, nous terminons donc notre après-midi en se tournant vers une toute nouvelle tendance : le hiving. Étymologiquement, le hiving est un dérivé de l'anglais qui signifie une ruche. Cette nouvelle ère propose de recréer l'activité qui règne au sein d'une ruche. Ainsi, contrairement au cocooning, le hiving suggère une ouverture aux autres. Telle une auberge espagnole d'antan, la maison fourmille d'amis, de membres de la famille, bref, le hiving consiste à recréer un heureux brouhaha dans la demeure.

Étant un heureux mélange conservato-tendance et n'ayant pas tout à fait mis de côté notre envie de cocooner un peu, Ludo et moi, avons décidé d'allier ces deux états d'esprits. Nous avons donc terrminé notre après-midi en faisant du cocoo-hiving : c'est dans la chaleur de notre appartement, bien emmitouflés dans une couverture, qu'on s'ouvre à notre petit monde en partageant les clichés pris cette semaine...

Bonne fin de journée,
Chantal et Ludo

Une longue marche par un beau matin de septembre
Sociable comme toujours, Émilie prend sa collation avec le gardien de l'orphelinat.

Papa se joint à eux pour la collation.

Maman apprend à Émilie à se balancer seule pour la première fois.




Émilie toujours en admiration avec la nature
En face de l'orphelinat, les vaches et les chèvres remplacent la tondeuse.